Note · 03.05.2026
Logiciel et IA : la fin de l'illusion d'uniformité
IBM, ServiceNow, SAP et Thomson Reuters ont montré que l'IA ne touche pas tout le logiciel de la même manière. Le marché distingue désormais les plateformes indispensables des couches plus facilement automatisables.
La grande surprise de la quinzaine n'est peut-être pas venue des hyperscalers, mais du logiciel. Depuis plusieurs mois, un récit s'installe : l'IA générative et surtout l'IA agentique pourraient détruire une partie de la valeur du SaaS en automatisant des fonctions jusqu'ici vendues sous forme de sièges, de modules ou de workflows spécialisés. Ce récit, souvent exagéré, a commencé à produire des effets boursiers très concrets. L'IA creuse désormais la division de la tech américaine, en faisant monter certains maillons matériels et en mettant sous pression plusieurs valeurs logicielles. Pour un family office, le message est clair, on ne peut plus acheter « le logiciel » comme un bloc homogène.
ServiceNow, l'exemple le plus parlant
Sur le fond, le trimestre est bon : 3,671 milliards USD de revenus d'abonnement, en hausse de 22 %, croissance de 22,5 % des cRPO, 16 transactions de plus de 5 millions USD d'ACV net nouveau, et surtout une progression de plus de 130 % du nombre de clients Now Assist dépensant plus d'un million USD d'ACV. La société a aussi mis en avant sa stratégie de plateforme agentique, avec un moteur de contexte intégré et le lancement d'Autonomous Workforce, dont un spécialiste IA de service desk capable de résoudre seul des demandes IT courantes. Pourtant, l'action a chuté d'environ 12 % en après-Bourse. Des retards de signatures gouvernementales au Moyen-Orient ont pesé sur la croissance du trimestre, mais le marché craint surtout qu'une partie des usages historiques du logiciel d'entreprise soit redéfinie par des agents plus généraux. ServiceNow tente de rassurer en expliquant qu'une grande partie du nouveau business bascule déjà vers des modèles non basés sur le nombre de sièges. C'est précisément là que se joue la bataille.
IBM, paradoxe d'un bénéficiaire qui inquiète
Le groupe a publié 15,9 milliards USD de revenus au premier trimestre, en hausse de 9 %. Le software a progressé de 11 %, l'infrastructure de 15 %. La direction insiste sur le fait que l'IA continue d'être un vent porteur, notamment quand les clients cherchent à orchestrer, déployer et gouverner l'IA sur des environnements hybrides. Le titre a pourtant reculé de 6,5 % après publication, plusieurs investisseurs craignant que certains travaux de modernisation logicielle ou de conseil soient progressivement automatisés par des outils plus autonomes. IBM profite déjà de l'IA, mais le marché craint en parallèle que l'IA ne fragilise certaines parties de son modèle.
SAP, contrepoint européen
Le premier trimestre montre un backlog cloud courant de 21,9 milliards EUR, en hausse de 20 %, un cloud revenue à +19 %, un cloud ERP suite à +23 % et une profitabilité opérationnelle en hausse. La direction relie cette performance à la dynamique de Business AI et à la capacité du groupe à gagner des parts de marché à mesure que les clients étendent leur usage. Les ADR ont progressé de 5,4 % après publication. Le marché ne dit pas « le logiciel d'entreprise est mort ». Il dit que les plateformes possédant un workflow critique, une profondeur fonctionnelle et une couche de données difficile à reproduire peuvent encore être récompensées, surtout lorsqu'elles montrent une IA intégrée à un produit déjà installé dans les processus cœur.
Thomson Reuters et l'IA de confiance
Le 5 mai, la société a annoncé un chiffre d'affaires trimestriel de 2,09 milliards USD, en hausse de 10 %, supérieur aux attentes, et a réaffirmé ses objectifs annuels. Une IA dite « fiduciary-grade » monte en puissance pour les usages juridiques, fiscaux et de conformité. Pour les clients UHNW, la leçon est précieuse, dans les métiers où l'exactitude, l'auditabilité et la responsabilité légale comptent plus qu'une simple vitesse de génération, certains acteurs établis pourraient sortir renforcés s'ils incarnent la couche de confiance que les grands modèles ne fournissent pas seuls.
Quatre mots pour cadrer la lecture : données, workflow, prix, confiance
Plus les données sont propriétaires, structurées, historiques et juridiquement sensibles, moins elles sont faciles à disrupter. Plus le logiciel se situe près d'une fonction opérationnelle critique, plus il est défendable. Un éditeur encore enfermé dans un modèle au siège peut être plus vulnérable qu'un acteur basculant vers des modèles d'usage, d'ACV ou de résultats. Enfin, dans les domaines réglementés, l'IA utile n'est pas la moins chère ni la plus spectaculaire, mais celle qui réduit le risque d'erreur et documente sa sortie. C'est ce qui rapproche paradoxalement SAP, ServiceNow et Thomson Reuters, malgré des réactions boursières à court terme très différentes.